Au temps
jadis, il y avait au village de Fresnes-sur-l’Escaut un
garçon verrier nommé Cambrinus, selon d'autres
Gambrinus, qui, avec sa figure rose et fraîche, sa barbe et
ses cheveux dorés, était bien le plus joli gars
qu’on pût voir.
Plus d'une demoiselle de verrier, en apportant le dîner de
son père, agaçait de l'œil le beau
Cambrinus; mais lui n’avait d'yeux que pour Flandrine, la
fille de son souffleur.
Flandrine était, de son côté, une
superbe fille à la chevelure d'or, aux joues
rouvelèmes, — j’ai voulu dire
vermeilles, — et jamais couple mieux assorti
n’eût été béni par
M. le curé, s’il n’y avait eu entre eux
une barrière infranchissable.
Cambrinus n’était point de race
verrière et ne pouvait aspirer à la
maîtrise. Il devait, sa vie durant, passer la bouteille
ébauchée à son souffleur, sans jamais
prétendre à l’honneur de l'achever
lui-même.
Personne n’ignore, en effet, que les verriers sont tous
gentils-hommes de naissance et ne montrent qu'à leurs fils
le noble métier de souffleur. Or, Flandrine était
trop fière pour abaisser ses regards sur un simple grand
garçon, comme on dit en langage de verrier.
Cela fit que le malheureux, consumé par un feu dix fois plus
ardent que celui de son four, perdit ses fraîches couleurs et
devint sec comme un héron.
N’y pouvant tenir davantage, un jour qu’il
était seul avec Flandrine, il prit son courage à
deux mains et lui déclara ses sentiments.
L’orgueilleuse fille le reçut avec un tel
dédain que, de désespoir, il planta là
sa besogne et ne reparut plus à la verrerie.
Comme il aimait la musique, il acheta une viole pour charmer ses ennuis
et essaya d’en jouer sans avoir jamais appris.
L’idée lui vint alors de se faire musicien.
« Je deviendrai un grand artiste, se dit-il, et
peut-être Flandrine voudra-t-elle de moi. Un bon musicien
vaut bien un gentilhomme verrier. »
Il alla trouver un vieux chanoine de la collégiale de
Condé, nommé Josquin, qui avait un
génie merveilleux pour la musique. Il lui conta ses peines
et le pria de lui enseigner son art. Josquin eut pitié de
son chagrin et lui montra à jouer de la viole selon les
règles.
Cambrinus fut bientôt en état de faire danser les
jeunes filles sur le pré. Il était dix fois plus
habile que les autres ménétriers; mais,
hélas! nul n'est prophète en son pays.
Les gens de Fresnes ne voulaient point croire qu’un
garçon verrier fût devenu en si peu de temps bon
musicien, et c’est sous un feu roulant de quolibets que, par
un beau dimanche, armé de sa viole, il monta sur son
estrade, je veux dire son tonneau.
Bien que fort ému, il donna d’une main
sûre les premiers coups d’archet. Peu à
peu il s’anima et conduisit la danse avec une vigueur et un
entrain qui firent taire les rieurs. Tout allait à merveille
quand Flandrine parut.
A sa vue, l’infortuné perdit la tête,
joua à contre-temps et battit si bien la campagne que les
danseurs, croyant qu’il se moquait d’eux, le
tirèrent à bas de son tonneau, lui
brisèrent sa viole sur les épaules et le
renvoyèrent hué, conspué et les yeux
pochés.
Pour comble de malheur, il y avait à cette époque
à Condé un juge qui rendait la justice comme les
épiciers vendent de la chandelle, — en faisant
pencher à son gré les plateaux de la balance. Il
était bègue, parlait presque toujours en latin,
marmottait des patenôtres du matin au soir et ressemblait si
fort à un singe qu'on l'avait surnommé Jocko.
Jocko apprit l'affaire et fit citer les perturbateurs à son
tribunal. Les Fresnois y allèrent, portant chacun une couple
de poulets qu'ils offrirent à M. le juge. Celui-ci trouva
les poulets si gras et Cambrinus si coupable que, bien que le
malheureux eût été battu en plein
soleil, il le condamna à un mois de prison pour voies de
fait et tapage nocturne.
Ce fut un grand crève-cœur pour le pauvre
garçon. Il était tellement honteux et
désolé qu'en sortant de prison il
résolut d’en finir avec la vie. Il
détacha la corde de son puits, qui était toute
neuve, et gagna le bois d'Odomez.
Arrivé au carrefour le plus sombre, il grimpa à
un chêne, s’assit sur la première
branche, attacha solidement la corde et se la passa autour du cou. Cela
fait, il releva la tête, et il allait sauter le pas, quand il
s'arrêta soudain.
Devant ses yeux était planté un homme de haute
taille, vêtu d'un habit vert à boutons de cuivre,
coiffé d'un chapeau à plumes, armé
d'un couteau de chasse et portant un cor d'argent par-dessus sa
carnassière. Cambrinus et lui se regardèrent
quelque temps en silence.
« Que je ne vous gêne point! dit enfin
l’inconnu.
— Je ne suis mie pressé, répondit
l’autre, un peu refroidi par la présence
d’un étranger.
— Mais je le suis, moi, mon bon Cambrinus.
— Tiens! vous savez mon nom?
— Et je sais aussi que tu vas danser ta dernière
gigue, parce qu’on t’a fourré en prison
et que l’aimable Flandrine refuse de
t’enrôler dans la grande confrérie...
»
Et, ce disant, l'inconnu ôta son chapeau.
« Quoi! c’est vous, myn heer van
Belzébuth. Eh bien! par vos deux cornes, je vous croyais
plus laid.
— Merci!
— Et quel bon vent vous amène?
— N’est-ce point aujourd’hui samedi? Ma
femme lave la maison, et, comme j'ai horreur des wassingues...
— Vous avez décampé. Je comprends cela.
Et... avez-vous fait bonne chasse?
— Peuh! je ne rapporte que l’âme du juge
de Condé.
— Comment! Jocko est mort! Et vous emportez son
âme! Oh! mais ne perdez point de temps, myn heer.
Qu’attendez-vous encore ?
— J’attends la tienne.
— Et si je ne me pends pas?
— Ce sera l’enfer en ce monde.
— Ce qui ne vaut guère mieux. Mais ce
n’est mie juste, cela, godverdom! Voyons, monsieur le diable,
soyez bon diable et tirez-moi de là!
— Mais comment?
Faites que Flandrine veuille bien m’épouser.
— Impossible, fieu! Ce que femme veut...
— Dieu le veut, je le sais; mais ce qu'elle ne veut point?...
— Ce qu’elle ne veut point, le diable
lui-même y perdrait ses cornes.
— Alors, faites que je ne l’aime plus. —
J’y consens... à une condition. C’est
que tu me donneras ton âme en échange.
— Tout de suite?
— Non. Dans trente ans d’ici.
— Ma foi! topez là. Je suis trop malheureux...
mais vous m’aiderez, par-dessus le marché,
à me venger des gens de Fresnes.
— Songeons d’abord à te
guérir, et retiens ceci. Un clou chasse l’autre.
Il n’est si forte passion qui ne cède à
une passion plus vive. Jour et nuit joue, et remplace le jeu
d’amour par l’amour du jeu.
— J'essayerai, dit Cambrinus. Merci, myn heer. »
Il détacha sa corde et tira sa
révérence.
y avait justement à Condé, le dimanche suivant,
un grand tir à l’arc. Cambrinus s’y
rendit, comme tous les Fresnois.
La confrérie des archers de Saint-Sébastien avait
fait afficher, en manière de prix, cinq plats et trois
cafetières d'étain, plus six cuillers
à café en argent pour le dernier oiselet abattu.
Cambrinus gagna à lui seul quatre plats, deux
cafetières et les six cuillers d'argent. Jamais on n'avait
ouï parler d'une pareille adresse.
Comme, huit jours après, on devait jouer à la
balle sur la place Verte de Condé, il forma à
Fresnes un peloton de joueurs, et, bien que jusqu’alors les
Fresnois n’eussent guère brillé sur le
jeu de paume, il ne craignit point de lutter contre les parties de
Valenciennes et de Quaregnon, les deux plus fortes du pays. Les
Valenciennois et les Quaregnonais furent vaincus par les Fresnois. Ils
se fâchèrent, et on se battit à coups
de poing dans toutes les rues.
Cambrinus acheta alors un pinson aveugle, qu’à la
mode des gens du pays wallon, il emporta partout avec lui. Ayant
ouï dire qu’il devait y avoir à
Saint-Amand un grand concours de pinsons, il prit son compagnon de
route et partit.
En approchant de la ville, il rencontra à la Croisette les
pinsonneurs qui, au nombre de trois cents, se rendaient au lieu du
combat, deux par deux, et tenant à la main leurs petites
cages en bois, garnies de fil de fer. Le cortège
était précédé d'un
tambour-major orné de sa canne, de deux tambours et de six
jambons fleuris et enrubannés, digne prix de la lutte.
Cambrinus leur emboîta le pas, et quand les cages furent
rangées en bataille, le long du clos de l’Abbaye,
on entendit un joli concert. Chaque oiseau criait à
tue-tête son gai refrain, tandis qu’avec un morceau
de craie, son maître, sous la surveillance des commissaires,
inscrivait consciencieusement les coups de gosier sur une ardoise. Le
bruit était tel qu’on n’eût
pas ouï sonner la grosse cloche de la tour.
Le Fresnois avait parié trois mille florins que, sans
entremêler son chant des
p’tit-p’tit-p’tit
récapiau-placapiau qui échappent aux artifices de
second ordre, son virtuose répéterait neufs cents
fois en une heure ran-plan-plan-plan-biscouïtte-biscoriau, le
vrai solo, le seul qui puisse compter.
L'oiseau alla jusqu’à neuf cent cinquante, et le
maître gagna le premier prix et les trois mille florins,
après quoi les Amandinois promenèrent en triomphe
l’homme et la bête, l’un portant l'autre.
Cambrinus se mit alors à parcourir les Flandres, battant
avec son ténor les plus renommés pinsonneurs; et
c'est depuis cette époque que les Flamands sont aussi
passionnés pour les combats de pinsons que les Anglais pour
les combats de coqs.
Des Flandres il passa en Allemagne et voyagea de ville en ville, jouant
à tous les jeux d’adresse et de hasard. Partout il
emporta sa chance avec lui. Il fit l’admiration
générale, gagna des sommes énormes,
devint immensément riche, mais il ne guérit point
de son amour.
Cette chance infaillible l’avait d’abord
enchanté. Plus tard, elle ne fit que l’amuser;
puis elle le laissa froid et bientôt elle l'ennuya. A la fin,
il était si las de ce gain perpétuel,
qu’il aurait donné tout au monde pour perdre une
seule fois; mais son bonheur le poursuivait avec un acharnement
implacable.
Il recommençait à se trouver bien malheureux,
quand, un matin, il s’éveilla avec une
idée lumineuse : « A quelque chose bonheur est
bon, se dit-il. Peut-être que Flandrine consentira
à m’épouser, maintenant que je suis
tout cousu d'or. »
Il revint déposer ses trésors aux pieds de la
cruelle; mais, chose incroyable et bien faite pour étonner
les demoiselles d’aujourd'hui, Flandrine refusa.
« Etes-vous gentilhomme? dit-elle.
— Non.
— Eh bien! remportez vos trésors, je
n’épouserai qu’un gentilhomme.
»
Cambrinus était si
désespéré, qu’un beau jour,
entre chien et loup, il retourna au bois d’Odomez, grimpa au
chêne, s’assit sur la première branche
et y attacha solidement sa corde. Déjà il se
passait le nœud coulant autour du cou, quand apparut le vert
chasseur.
« Ah! fieu! lui cria Belzébuth, j’avais
oublié le proverbe : Malheureux en amour, heureux au jeu.
Veux-tu que je t’indique un moyen de perdre? »
Cambrinus dressa l'oreille.
« Oui, tu perdras, et tu perdras mieux que de l’or.
Tu perdras la mémoire, et, avec elle, les tourments du
souvenir.
— Et comment?
— Bois. Le vin est père de l'oubli. Verse-toi des
flots d’allégresse. Rien ne vaut une bouteille de
piot pour noyer la tristesse humaine.
— Vous pourriez bien avoir raison, myn heer. »
Et Cambrinus roula sa corde et retourna à Fresnes.
Sans perdre de temps, il fit construire en larges pierres de Tournay
une cave longue de six cents pieds, large de quarante et haute
à l'avenant. Il la garnit des vins les plus exquis.
Dans les foudres, rangés sur deux lignes
parallèles, mûrissaient le chaud bourgogne, le
doux bordeaux, le champagne pétillant, le gai malvoisie, le
marsala babillard, l'ardent xérès, le
généreux tokai et le tendre johannisberg, qui
ouvre aux têtes carrées d'Allemagne les portes
d’or de la rêverie.
Jour et nuit Cambrinus buvait le jus de la vigne dans des verres de
Bohême. L’infortuné croyait boire
l’oubli, il ne buvait que l’amour.
D’où venait ce phénomène?
Hélas! de ce que les bons Flamands sont autrement
bâtis que les gens d'ailleurs.
Chez nous, quand les fumées du vin envahissent le cerveau,
quand le divin jus bout sous le crâne, comme la lave au fond
du cratère, c'est alors seulement que
l’imagination prend feu.
Au sixième verre, le Flamand voyait immanquablement devant
ses yeux, au bras de jolis danseurs, des myriades des Flandrines qui
lui faisaient la nique en exécutant
d’interminables carmagnoles.
Alors il chercha l'oubli tour à tour dans le cidre normand,
le poiré manceau, l’hydromel gaulois, le cognac
français, le genièvre hollandais, le gin anglais,
le wiskey écossais, le kirsch germain. Hélas! le
cidre, le poiré, l'hydromel, le cognac, le
genièvre, le gin, le wiskey et le kirsch ne firent
qu’alimenter la fournaise. Plus il buvait, plus il
s’excitait, plus il enrageait.
Un soir, il n’y put résister davantage: il courut
tout d’une traite au bois d’Odomez, grimpa au
chêne, attacha la corde, et, sans lever les yeux —
pour être bien sûr de n’en point revenir,
— il s’élança la corde au
cou. La corde se rompit net et le pendu tomba dans les bras du chasseur
vert.
« Veux-tu bien me lâcher, maudit imposteur?
s’écria Cambrinus d'une voix
étranglée. Comment! on ne pourra même
point se pendre à son aise! »
Belzébuth éclata de rire.
« J’ai voulu voir, dit-il,
jusqu’où irait la confiance d'un bon Flamand. Et
maintenant, pour la peine, je vais te guérir. Tiens,
regarde! »
Tout à coup les arbres
s’écartèrent à droite et
à gauche, de façon à laisser un large
carré vide, et Cambrinus vit s’y aligner de
longues files de grandes perches en bois de châtaignier,
où s'enroulaient de frêles plantes qui portaient
des clochettes vertes et odoriférantes.
Une partie des échalas étaient couchés
à terre et trois à quatre cents femmes accroupies
semblaient éplucher une immense salade. Cette
étrange forêt était bornée
par un vaste bâtiment en briques.
« Qu'est ceci, myn God? s'écria le Fresnois.
— Ceci, mon brave homme, est une houblonnière, et
la maison que tu vois là-bas une brasserie. La fleur de
cette plante va te guérir du mal d’amour.
Suis-moi. »
Belzébuth le conduisit dans le bâtiment. Il y
avait des cuves énormes, des fourneaux, des tonnes et des
chaudières pleines d’une liqueur blonde et
d’où s’exhalait un acre parfum. Des
hommes en tabliers bleus y accomplissaient une besogne
étrange.
« C'est avec l'orge et le houblon, lui dit
Belzébuth, qu’à l’exemple de
ces hommes tu fabriqueras le vin flamand, autrement dit la
bière. Quand la meule aura broyé
l’orge, tu la brasseras dans cette grande cuve,
d’où le vin d’orge passera dans ces
vastes chaudières pour s’y marier au houblon. La
fleur du houblon donnera la saveur et le parfum au vin
d’orge. Grâce à la plante
sacrée, la bière, pareille au jus de la vigne,
pourra vieillir dans les tonneaux. Elle en sortira blonde comme la
topaze ou brune comme l’onyx, et fera des bons Flamands
autant de dieux sur la terre. Tiens, bois! »
Et Belzébuth tira d’un des tonneaux un grand broc
de bière écumante. Cambrinus obéit et
fit la grimace.
« Bois encore, encore! »
L’autre but, rebut et sentit une sorte de calme descendre peu
à peu dans ses sens.
« N’es-tu pas heureux comme un dieu?
— Si fait, messire, sauf qu’il me manque le
suprême plaisir des dieux.
— Et lequel?
— La vengeance! Les gens de Fresnes n'ont point voulu danser
jadis au son de ma viole. Donnez-moi un instrument qui les fasse sauter
à ma volonté.
— Ecoute, en ce cas. »
En ce moment, neuf coups sonnèrent au clocher de
Vieux-Condé.
— Eh bien? fit Cambrinus.
— Tais-toi et écoute encore. »
Le clocher de Fresnes répéta la sonnerie, puis
celui de Condé, puis celui de Bruille.
« Après? dit encore le Fresnois.
— Tu me demandes un instrument qui force à danser.
Le voilà tout trouvé. As-tu remarqué
que ces cloches ont chacune leur son particulier? Réunis-en
plusieurs, accorde-les, mets la sonnerie en branle au moyen de deux
claviers, l’un de touches et l’autre de
pédales, tu auras ainsi le plus joli carillon...
— Carillon! C'est le nom dont je baptiserai ce merveilleux
instrument, s'écria Cambrinus. Merci, mon bon
Belzébuth, et... adieu!
— Non. Au revoir!... dans trente ans... et, comme
j’aime les affaires en règle, tu vas me faire la
grâce de signer ce papier d'une goutte de ton sang.
»
Il lui présenta une plume et un parchemin couvert de
caractères cabalistiques. Le Fresnois se piqua le bout du
doigt et signa. Aussitôt la houblonnière, la
brasserie et Belzébuth, tout disparut.
En retournant à Fresnes, Cambrinus avisa une terre riche et
profonde, à l'abri du vent. Il l’acheta et y
planta du houblon. I1 fit bâtir, en outre, sur la place
même du village, une immense brasserie, en tout semblable
à celle que lui avait montrée
Belzébuth. Il la couronna d'un beffroi qui avait la forme
d'une gigantesque canette, surmontée d'une pinte et d'un
canon renversés que terminait un coq doré.
Si un étranger était venu dans le pays
exécuter ces bizarres travaux, on se fût bien
gardé d’en rire, mais le bâtisseur
étant né à Fresnes, on le crut fou,
comme de raison, et on recommença de se moquer de lui.
Il n’y prit garde, manda des mécaniciens et des
fondeurs de cloches, et fit marcher de front
l’établissement du carillon et celui de la
brasserie.
Quand tout fut terminé, il fabriqua deux grands brassins,
l’un de bière blanche, l’autre de
bière brune, et, un dimanche matin, à
l’issue de la messe, il invita les gens à boire un
coup.
« Pouah! que c’est amer! dit l'un.
— C'est affreux! dit un autre.
— Détestable! ajouta un troisième.
— Abominable! » conclut un quatrième.
Cambrinus souriait dans sa barbe.
L’après-midi, il fit disposer de longues tables
tout autour de la place. Sur ces tables des pots et des verres pleins
de bière brune attendaient les buveurs. Quand les Fresnois
sortirent des vêpres, le brasseur les engagea de nouveau
à se rafraîchir. Ils refusèrent.
« Vous ne voulez pas boire, mes gars, pensa Cambrinus, eh
bien! vous allez danser! » Et il monta à son
beffroi.
« Dig, din, don, » fit le carillon.
Soudain, ô prodige! aux premiers coups des cloches, hommes,
femmes, enfants, tous s’arrêtèrent
court, comme s’ils se préparaient à
danser.
« Digue, digue, din. »
Tous levèrent les jambes, et le mayeur lui-même
secoua les cendres de sa pipe et se redressa.
« Dig, din, don, digue, digue, don. »
Tous sautèrent en cadence, et le mayeur et le garde
champêtre sautèrent plus haut que les autres.
Cambrinus alors s’arrêta, puis il attaqua l'air :
Band’ de gueux, voulez-vous danser?
Les jeunes, les vieux, les gras, les maigres, les grands et les petits,
les droits, les tortus, les bancals, les boiteux
recommencèrent à danser de plus belle,
jusqu’aux chiens se dressaient sur leurs pattes de
derrière pour danser aussi. Une charrette passa : le cheval
et la charrette entrèrent en danse. On dansait sur la place,
dans les rues, dans les ruelles, aussi loin que s’entendait
le carillon; et, sur la route, les gens de Condé qui
venaient à Fresnes dansaient sans savoir pourquoi ni
comment. Tout dansait dans les maisons: les hommes, les animaux et les
meubles. Les vieillards dansaient au coin du feu, les malades dans
leurs lits. les chevaux dansaient dans l’écurie,
les vaches dans l'étable, les poules dans le poulailler; et
les tables dansaient, les chaises, les armoires et les dressoirs; et
les maisons se mirent elles-mêmes à danser, et la
brasserie dansait et l'église; et la tour où
carillonnait Cambrinus faisait vis-à-vis avec le clocher, en
se donnant des grâces. Jamais, depuis que le monde est monde,
on n’avait vu un pareil branle-gai!
Au bout d’une heure de cet exercice, les Fresnois
étaient en nage. Haletants, épuisés,
ils crièrent au carillonneur:
« Arrête, arrête! Nous n'en pouvons plus!
— Non, non. Dansez, » répondait le
carillonneur, et plus il carillonnait, plus les danseurs bondissaient.
Leurs têtes s’entrechoquaient, et la foule
commençait de gémir piteusement.
« A boire! à boire! »
crièrent-ils enfin.
Le carillonneur cessa de carillonner, et les hommes, les femmes, les
enfants, les animaux et les maisons cessèrent de danser.
Danseurs et danseuses se précipitèrent sur les
pois qui, chose étonnante, avaient sauté avec les
tables sans répandre une seule goutte de bière.
Ainsi mis en goût, les Fresnois ne trouvèrent plus
la nouvelle liqueur détestable, au contraire.
Après qu'ils en eurent vidé chacun trois ou
quatre pintes, ils demandèrent eux-mêmes
à Cambrinus de faire aller sa musique. et ils
dansèrent ainsi toute la soirée et une partie de
la nuit.
Le lendemain et les jours suivants, le bruit s’en
répandit, et on vint de toutes parts à Fresnes
pour boire de la bière et danser au carillon.
Une foule de carillons; d’horloges à musique, de
brasseries, de tavernes, de cabarets et d’estaminets
s’établirent bientôt à
Fresnes, à Condé, à Valenciennes,
à Lille, à Dunkerque, à Mons,
à Tournay, à Bruges, à Louvain et
à Bruxelles.
Comme une marraine qui jette des dragées, le carillon secoua
dans l’air son tablier d’argent plein de notes
magiques, et le vin d’orge coula à flots
d’or dans les Pays-Bas, en Hollande, en Allemagne, en
Angleterre et en Ecosse.
On y but la bière brune, la bière blanche, la
double bière, le lambic, le faro, le pale-ale, le scoth-ale,
le porter et le stout, sans oublier la cervoise; toutefois le carillon
de Fresnes resta le seul carillon enchanté, la
bière de Fresnes, la meilleure bière, et les
Fresnois, les premiers buveurs du monde.
Des concours de francs buveurs eurent lieu, comme les concours de
pinsons dans tous les Pays-Bas; mais ce n’est qu'à
Fresnes qu’on trouva de gentils buveurs, capables
d’absorber une centaine de pintes en un jour de kermesse et
douze chopes pendant que sonnent à l’horloge de
l’église les douze coups de midi.
Pour récompenser dignement l’inventeur, le roi des
Pays-Bas le fit duc de Brabant, comte de Flandre et seigneur de
Fresnes. C'est alors que le nouveau duc fonda la ville de Cambrai; mais
le titre qu’il préféra à
tout autre fut celui de « roi de la bière
» que lui décernèrent les gens du pays.
Il ne tarda point, du reste, à éprouver les
généreux effets de la brune liqueur.
D’abord il vida tous les soirs ses deux canettes. Au bout de
six mois de ce régime, son délire amoureux se
calma, la figure de Flandrine lui apparut moins nette et moins
railleuse.
Lorsqu’il put contenir ses douze pintes, il ne sentit plus en
lui qu'une rêverie vague et indéfinissable.
Le soir où il alla jusqu’à vingt, il
tomba dans une sorte de somnolence qui n’était
point sans charme, et oublia tout à fait Flandrine. En peu
de temps, son visage rouvelême rivalisa avec la pleine lune:
il devint très gras et fut parfaitement heureux.
Quand Flandrine vit que le seigneur de Fresnes ne songeait point
à réclamer sa main, ce fut elle qui vint tourner
autour de lui; mais, comme il rêvait, les yeux à
demi clos, il ne la reconnut point et lui offrit une pinte.
Le roi de la bière était d'ailleurs un brave
homme de roi, qui mettait son bonheur à fumer sa pipe et
à boire sa chope à la même table que
ses sujets. Ses sujets imitèrent tous son exemple, et
c’est depuis lors que, fumeurs mélancoliques,
ventres en outre et nez en fleur, les bons Flamands passent leur vie
à vider des pintes, sans dire du mal de personne et sans
songer à rien.
Cependant les trente ans étaient révolus et
Belzébuth songea à réclamer
l'âme de Cambrinus. Le diable ne va pas toujours toucher ses
dettes en personne. Ainsi que les créanciers d’en
haut, il envoie quelquefois un huissier.
D’un autre côté, comme le monde, en
vieillissant, devient pire et donne plus de besogne à ceux
d’en bas, Belzébuth, afin d’y suffire,
est obligé, de temps à autre, de faire des
recrues.
Pour renforcer son personnel, il choisit, parmi les nouveaux venus, les
braves gens qui sur la terre lui ont plus particulièrement
ressemblé.
Le juge qui avait autrefois condamné Cambrinus eut ainsi la
gloire de passer diable, et, en souvenir de ses anciennes fonctions,
Belzébuth résolut de
l’élever au rang d'huissier infernal.
« Approche, face de singe, lui dit-il un matin. Le moment est
venu de te signaler par de nouveaux exploits. Tu vas te rendre au
village de Fresnes, et là, tu réclameras en mon
nom l’âme de Cambrinus, roi de la bière.
Voici le titre.
— Su... Sufficit, Do... Domine, »
répondit Jocko. Et il prit sur-le-champ la route de Fresnes.
Il y arriva le dimanche même de la ducasse.
Le roi de la bière était justement
monté à sa tour. Il vit venir de loin
l’émissaire de Belzébuth, le reconnut
et se douta de ce qui l’amenait.
II était environ six heures, et les gens sortaient de table,
ayant bu et mangé depuis midi. Les uns se
répandaient dans les cabarets pour digérer en
fumant une pipe. D'autres jouaient aux quilles ou au corbeau, ou bien
encore au bricotiau.
L'envoyé de Belzébuth s'adressa à un
cercle de buveurs assis devant la porte de l'estaminet du
Grand-Saint-Laurent, patron des verriers.
A ce moment, dig, din, don! une gerbe de notes éclata dans
les airs comme une fusée, puis le carillon se mit
à jouer:
Bonjour, mon ami Vincent,
La santé, comment va-t-elle?
Aussitôt le juge de sauter comme un gigantesque pantin.
« Qué... qué... qu'est-ce que j'ai
donc? » disait-il, et rien n’était
bouffon comme la mine furieuse avec laquelle il gigotait.
Tous les Fresnois s'attroupèrent en se tenant les
côtes de rire.
Ah! c’ cadet-là quel nez qu'il a!'
joua alors le carillon, et deux cents voix chantèrent en
chœur:
Ah! c' cadet-là quel nez qu'il a!
tant que le danseur tomba par terre, épuisé et
hors d’haleine. Le carillon se tut.
Comme Jocko se plaignait d’une soif horrible, on lui apporta
une chope de bière qu'il vida d'un trait.
Ayant toujours aimé hausser le coude, il en but une seconde,
puis une troisième, puis une foule d'autres avec ses bons
amis les Fresnois.
A force de boire, il oublia complètement sa mission, et
quand, vers la cinquantième chope, les têtes
s’échauffèrent et que les houblons
commencèrent, comme on dit chez nous, à
dépasser les perches, il fut saisi tout à coup
d’un accès de gaieté folle.
Il se leva, prit les pots, les canettes et les verres, jeta tout sur le
pavé, renversa la table et le couvert par
là-dessus, puis se mit à danser de
lui-même, en réclamant la musique à
grands cris.
Les Fresnois coururent tous derrière lui à la
queue leu leu : il fit plusieurs fois le tour de la place sur
l’air de la Codaqui et emmena la bande hors du village,
à un quart de lieue de là.
Il tomba enfin sur la route, rendu de fatigue et tout à fait
hors de combat. On le coucha contre une meule de foin, et il y dormit
trois jours et trois nuits sans débrider.
Lorsqu’il se réveilla, il fut si honteux
qu’il n’osa ni retourner à Fresnes ni
rentrer en enfer. Ne sachant où aller, il avisa une bourse
vide qu’un pauvre homme tendait aux passants. Il y entra et
s’y cacha si bien qu'il y est encore.
Et de là vient qu’on dit en commun proverbe
d’un homme sans le sou qu’il loge le diable dans sa
bourse.
Le seigneur de Fresnes continua de carillonner et de brasser de la
bière jusqu’à près de cent
ans, sans autres nouvelles de l’enfer. Comme il est convenu
que le diable ne perd jamais rien, Belzébuth
espérait repincer l’âme du duc de
Brabant au jour de sa mort; mais quand vint le moment
suprême, à la place de son débiteur, il
ne trouva qu’un tonneau de bière: il fut bien
attrapé.
Est-ce par un effet du breuvage d'oubli, ou bien Belzébuth
voulut-il se venger du tour que lui avait joué Cambrinus? Le
souvenir du roi de la bière ne tarda point à se
perdre à Fresnes et dans tous les Pays-Bas.
Les Douaisiens célèbrent encore
aujourd’hui la fête de leur vieux Gayant, mais il y
a beau temps qu’à Cambrai on ne promène
plus le géant d’osier qui représentait
Cambrinus, le royal fondateur de la ville.
C’est chez les Prussiens que s’est
conservée la mémoire du Bacchus du houblon.
Là, dans chaque taverne, vous verrez appendue, à
la place d'honneur, une magnifique image qui représente,
assis sur un tonneau, un brave chevalier revêtu d'un manteau
de pourpre doublé d'hermine. La main gauche s'appuie sur une
couronne et une épée; la droite
élève triomphalement une chope de
bière écumante.
C'est bien Cambrinus, le roi de la bière, tel
qu’il était de son vivant, avec sa belle figure
rouvelême, ses longs cheveux dorés et sa longue
barbe d'or.
Les étudiants nomment chaque année
bierkœnig le plus franc buveur d'entre eux, et seul il a
droit à cet insigne honneur de s'asseoir sous le portrait du
monarque mousseux.
Les gens de Fresnes seront bien étonnés quand ils
liront cette véridique histoire. De même
qu’ils n’ont pas cru jadis au génie de
Cambrinus, ils ne croiront point aujourd’hui à sa
gloire, et quand celui qui a écrit ces lignes ira boire une
pinte à la ducasse de Fresnes, on ne se gênera mie
pour le traiter d’imposteur, tant il est vrai que nul n'est
prophète en son pays!