Emile Michel Cioran


Auteur de précis de décomposition



Très jeune, il lit les oeuvres de Nietzsche, Dostoievsky et Schopenhauer, trois penseurs qui exerceront sur lui une grande influence. En 1928, il entreprend des études de philosophie à l'Université de Bucarest et obtient sa licence en 1932 après avoir complété une thèse sur Bergson. Son premier livre paraît en 1934 et le titre révèle déjà le programme de toute une vie: Sur les cimes du désespoir.

Après avoir ressenti le besoin de rompre avec ses racines roumaines, Cioran s'établit en France en 1939. Son premier livre écrit en français paraît chez Gallimard en 1949, Précis de décomposition

EMILE CIORAN


On peut donner pour certains que le XXIème siècle, autrement avancé que le nôtre, regardera Hitler et Staline comme des enfants de choeur.
E. M. CIORAN

Rien n'épuise tant que la possession ou l'abus de la liberté.
E. M. CIORAN

Dans les tourments de l'intellect, il y a une tenue que l'on chercherait vainement dans ceux du coeur. Le scepticisme est l'élégance de l'anxiété.
E. M. CIORAN

L'instant où nous croyons avoir "tout" compris nous prête l'apparence d'un assassin.
E. M. CIORAN

Quelques générations encore, et le rire, réservé aux initiés, sera aussi impraticable que l'extase.
E. M. CIORAN

Au Moyen Âge, on s'astreignait au salut, on croyait avec énergie: le cadavre était à la mode; la foi y était vigoureuse, indomptable...
Aujourd'hui, une religion édulcorée ne s'attache plus qu'à des fantasmes gentils, à l'Evolution et au Progrès.
Ce n'est pes elle qui nous fournirait l'équivalent moderne de la Danse macabre.
E. M. CIORAN

Il est aisé d'être "profond", on n'a qu'à se laisser submerger par ses propres tares.
E. M. CIORAN

Si loin s'étend la mort, tant elle prend de place, que je ne sais plus où mourir.
E. M. CIORAN


La psychanalyse sera un jour complètement discréditée, nul doute là-dessus.
Il n'empêche qu'elle aura détruit nos derniers restes de naiveté.
Après elle on ne pourra plus jamais être "innocent".
E. M. CIORAN

Dés qu'on sort dans la rue, à la vue des gens, "extermination" est le premier mot qui vient à l'esprit.
E. M. CIORAN

La science prouve notre néant.
E. M. CIORAN

Nos vérités n'ont pas plus de valeurs que celles de nos ancêtres.
E. M. CIORAN

La pensée du suicide est une puissante consolation; elle aide à passer mainte mauvaise nuit.
E. M. CIORAN

Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs qui l'ont fait vivre
E. M. CIORAN


Il n'est pas bon pour l'homme de se rappeler à chaque instant qu'il est homme. Se pencher sur soi est déjà mauvais; se pencher sur l'espèce, avec le zèle d'un obsédé, est encore pire : c'est prêter aux misères arbitraires de l'introspection un fondement objectif et une justification philosophique.

Peut-être ( l'homme ) pourrait-il encore se sauver s'il daignait rivaliser avec Dieu seulement en subtilités, en nuances, en discernement; mais non, il prétend au même degré de puissance.

Ce ne sont jamais les forts, ce sont les faibles qui visent au pouvoir et y atteignent, par l'effet combiné de la ruse et du délire.


Si Dieu a pu avancer qu'il était "celui qui est", l'homme, tout à l'opposé, pourrait se définir "celui qui n'est pas".
Et c'est justement ce manque, ce déficit d'existence qui, réveillant par réaction sa morgue, l'incite au défi ou à la férocité...
Trouver n'importe où plus de réalité qu'en soi, c'est reconnaître qu'on a fait fausse route et qu'on mérite sa déchéance.

Oublier l'homme, et jusqu'à l'idée qu'il incarne, devrait former le préambule de toute thérapeutique.
Le salut vient de l'être, non des êtres, car nul ne guérit au contact de leurs maux.

Plus on "est", moins on "veut.

Il est mille fois préférable de faire voeu de folie ou de se détruire en Dieu que de prospérer à la faveur de simulacres.

Le savoir, dressé sur la ruine de la contemplation, nous a éloigné de l'union essentielle, du regard transcendant qui abolit l'étonnement et le problème.

( L'homme ) s'attache - en "envieux" - à l'idée d'évolution, comme si le fait d'"avancer" dût nécessairement le porter au plus haut degré de perfection. A vouloir être autre, il finira par n'être rien; il n'est déjà plus rien. Sans doute évolue-t-il, mais "contre" lui-même, aux dépens de soi, vers une complexité qui le ruine.
Devenir et progrès sont notions en apparence voisines, en fait divergentes.
Tout change, c'est entendu, mais rarement, sinon jamais, pour le mieux.
S'il continue à se cramponner ( au savoir qui mène à la puissance ) point de doute que l'homme n'entre alors dans une carrière de dieu risible ou d'animal démodé.

E. M. CIORAN, l'arbre de vie


L'intérêt que le civilisé porte aux peuples dits arriérés est des plus suspects. Inapte à se supporter davantage, il s'emploie à se décharger sur eux du surplus des maux qui l'accablent, il les engage à goûter à ses misères, il les conjure d'affronter un destin qu'il ne peut plus braver seul...
De quel droit restent-ils à l'écart, en dehors du processus de dégradation qu'il endure...?
La civilisation, son oeuvre, sa folie, lui apparaît comme un châtiment qu'il s'est infligé et qu'il voudrait à son tour faire subir à ceux qui y ont échappé jusqu'ici. "Venez en partager les calamités, soyez solidaires de mon enfer"...
Quel soulagement de les contempler tandis qu'ils s'embrouillent dans les mêmes problèmes que lui et qu'ils s'ébranlent vers la même fatalité.


Tout pas en avant, toute forme de dynamisme comporte quelque chose de satanique : le "progrès" est l'équivalent moderne de la Chute, la version profane de la damnation...
Mais voulons nous le bien ?... Dans notre perversité, c'est le "mieux" que nous voulons et poursuivons : poursuite néfaste... contraire à notre bonheur. On ne se "perfectionne" ni on n'avance impunément.

( La psychanalyse ), thérapeutique sadique, attachée à irriter nos maux plutôt qu'à les calmer, et singulièrement experte dans l'art de substituer à nos malaises naïfs des malaises alambiqués.

Nous ne tremblons plus par à-coups; nous tremblons sans relâche.
Qu'avons nous gagné au changement de la peur en anxiété ?

Coupés de toute racine, inaptes en outre à frayer avec la poussière ou la boue, nous avons réussi l'exploit de rompre non seulement avec l'intimité des choses, mais avec leur surface même.
La civilisation, à ce stade, apparaîtrait comme un pacte avec le diable, si l'homme avait encore une âme à vendre.

L'être inféodé aux heures est-il encore un être humain ?
A le contempler on entrevoit la nature véritable de l'enfer : n'est-ce point le lieu où l'on est condamné au temps pour l'éternité ?

La civilisation nous enseigne comment nous saisir des choses, alors que c'est à l'art de nous en dessaisir qu'elle devrait nous initier, car il n'y a de liberté ni de "vraie vie" sans l'apprentissage de la dépossession.

Comparée à l'innomable aujourd'hui, n'importe quelle autre époque nous semble bénie...
L'Histoire ne pouvait solliciter l'intérêt ( de l'homme ) qu'à un moment où il a toutes les raisons de douter qu'elle lui appartienne encore, qu'il continue d'en être l'agent.

E. M. CIORAN, portrait du civilisé



Une civilisation débute par le mythe et finit dans le doute...
Aux croyances diverses qu'elle avait enfantées et qui maintenant s'en vont à la dérive, elle substitue un système d'incertitudes, elle "organise" son naufrage métaphysique...

Pour vivre, pour seulement respirer, il nous faut faire l'effort insensé de croire que le monde ou nos concepts renferment un fond de vérité.

Le "non" ayant présidé au morcellement de l'unité primitive, un plaisir invétéré et malsain s'attache à toute forme de négation, capitale ou frivole. Nous nous ingénions à démolir des réputations, celle de Dieu en tout premier lieu; mais nous nous acharnons encore plus à ruiner la nôtre, en mettant nos vérités en cause et en les discréditant...

Non contente de déclarer la certitude impossible ( la raison ) en exclut encore l'idée, elle ira même plus loin, elle rejettera toute forme d'évidence, car les évidences procèdent de l'être, dont elle s'est décrochée...

Parce que la négation est un doute agressif, impur, un dogmatisme renversé, il est rare qu'elle se nie elle-même, qu'elle s'émancipe de ses frénésies et s'en dissocie... "Pourquoi ceci plutôt que cela ?" il adoptera cet antique refrain des douteurs, toujours corrosif, qui n'épargne rien...
La suspension du jugement représente le pendant philosophique de l'irrésolution, la formule qu'emprunte pour s'énoncer une volonté impropre à opter pour autre chose, sinon une absence qui exclut toute échelle de valeurs et tout critère contraignant...
L'activité de l'esprit suspendue, pourquoi ne pas suspendre celle des sens, celle même du sang ?...
Le doute ne franchit pas le Rubicon, il ne franchit jamais rien; son aboutissement logique est l'inaction absolue...
Plus d'acte du tout, de sorte que les choses, comme les jugements que nous portons sur elles, s'annulent au sein d'une morne identité.


Le doute se révélant incompatible avec la vie, le sceptique conséquent, obstiné, ce mort-vivant, achève sa carrière par une défaite sans analogue dans aucune autre aventure intellectuelle...
Se modeler sur le vulgaire, c'est tout ce qu'il souhaite à ce point de sa dégringolade où il réduit la sagesse au conformisme et le salut à l'illusion consciente... à l'acceptation des apparences comme telles.

Le scepticisme comme phénomène historique ne se rencontre qu'aux moment où une civilisation n'a plus d'"âme", dans le sens que Platon donne au mot "ce qui se meut de soi-même".
En l'absence de tout principe de mouvement, comment aurait-elle encore un présent, comment surtout un avenir ?

La licence, la débauche même, sied bien à une civilisation, ou tout au moins elle s'en accomode. Mais le désarroi, quand il s'étend, elle le redoute, et se tourne vers ceux qui y échappent et en sont indemnes.
Et c'est alors que le barbare commence à séduire, à fasciner les esprits délicats, les esprits tiraillés, qui l'envient et l'admirent...
A ce stade, le scepticisme est inséparable d'une infirmité physiologique.
Une constitution robuste le refuse et s'en écarte; une organisation débile y cède et s'y précipite...

Comme les "vertus" des barbares consistent précisément dans la force de prendre parti, d'affirmer ou de nier, elles seront toujours célébrées par les époques finissantes.
La nostalgie de la barbarie est le dernier mot d'une civilisation; elle l'est par là même du scepticisme.

Le combat est inégal entre les peuples qui discutent et les peuples qui se taisent, d'autant plus que les premiers, ayant usé leur vitalité en arguties, se sentent attirés par la rudesse et le silence des derniers.
Si cela est vrai d'une collectivité, que dire d'un individu, singulièrement du sceptique ? Aussi, point ne faut s'étonner de le voir, lui, professionnel de la subtilité, au sein de l'ultime solitude où il est parvenu, s'ériger en ami et en complice des hordes.


E. M. CIORAN, le sceptique et le barbare


Le démon, esprit dogmatique, emprunte quelquefois par stratagème les voies du scepticisme; il veut faire croire qu'il n'adhère à rien...

Le drame du douteur est plus grand que celui du négateur, pour la raison que vivre sans but est autrement malaisé que de vivre pour une mauvaise cause.
Quand on nie, on sait ce qu'on veut; quand on doute, on finit par ne plus le savoir.

L'affirmation et la négation ne différant pas "qualitativement", le passage de l'une à l'autre est naturel et facile. Mais une fois qu'on a épousé le doute, il n'est ni facile ni naturel de revenir aux certitudes qu'elles représentent.
On se trouve alors paralysé, dans l'impossibilité de militer pour quelque cause que ce soit; bien mieux, on les refusera toutes, et, au besoin, on les ruinera, "sans descendre dans l'arène".
Le sceptique, au grand désespoir du démon, est l'homme inutilisable par excellence.

Ce que ( le sceptique ) cherche ce n'est pas la vérité, c'est l'insécurité, c'est l'interrogation sans fin.

( Le sceptique ) sait pourtant que dès que l'on "sert" on est sauvé, puisqu'on a choisi; et tout choix est un défi au vague, à la malédiction, à l'infini...
Le démon, qui n'oublie rien, se venge sur nous de notre refus de coopérer à son oeuvre. Furieux de nous voir travailler pour notre propre compte, il nous obnubile, il s'arrange pour que nous quêtions l'Insoluble avec une minutie qui nous ferme à toute illusion comme à toute réalité.
Aussi cette quête à laquelle il nous condamne se ramène-t-elle à une chute "méthodique" dans l'abîme.

Le sceptique dédaigne la révolte, et n'entend pas s'y abaisser; ayant usé ses indignations comme ses ambitions, il est sorti du cycle des insurrections...


La critique est de tous les temps; l'inspiration religieuse, un privilège de certaines époques, éminemment rares.
S'il faut beaucoup d'irréflexion et d'ébriété pour engendrer un dieu, il suffit, pour le tuer, d'un peu d'attention.
Ce petit effort, l'Europe le fournit depuis la Renaissance.
Quoi d'étonnant si nous en sommes à envier ces moments grandioses où l'on pouvait assister à l'enfantement de l'absolu ?

En face d'un univers de dupes ( le sceptique ) se pose en solitaire, avec la conséquence qu'il ne peut rien pour personne, comme personne ne peut rien pour lui...
Nous n'attibuons quelque réalité à autrui que dans la mesure où nous en découvrons en nous-mêmes.

E. M. CIORAN, le démon est-il sceptique


Ceux qui l'ont connue ( la gloire ) ou simplement approchée ne peuvent plus s'en éloigner et, pour rester dans ses parages, ne reculeront devant aucune bassesse, devant aucune vilenie.
Quand on ne peut sauver son âme, on espère du moins sauver son nom.

En apparence, tout le monde est content de soi; en réalité, personne.

Etre libre, c'est s'émanciper de la quête d'un destin, c'est renoncer à faire partie et des élus et des réprouvés; être libre, c'est s'exercer à n'être rien.

Le mortel qui a prié sincèrement, ne fût-ce q'une seule fois dans sa vie, a touché à la forme suprême de la gloire.

Si nous voulons avancer dans la connaissance de nous-mêmes, personne ne peut nous y aider autant que le vantard : il se comporte comme nous le ferions si ne nous retenaient des...

La psychiatrie n'aurait plus d'objet s'il nous était loisible de divulguer l'immense bien que nous pensons de nous ou si nous avions à n'importe quelle heure du jour un flatteur sous la main.


Si l'aspiration à la gloire prend de plus en plus une forme haletante, c'est qu'elle s'est substituée à la croyance à l'immortalité.

Depuis que la mort apparaît à chacun comme un terme absolu, "tout le monde écrit". D'où l'idolâtrie du succès, et, par voie de conséquence, l'asservissement au "public", puissance pernicieuse et aveugle, fléau du siècle, version immonde de la fatalité.

E. M. CIORAN, désir et horreur de la gloire


"Malheur à cette chair qui dépend de l'âme et malheur à cette âme qui dépend de la chair", ( pseudo-évangile de Thomas ).
La chair boycotte l'âme, l'âme boycotte la chair; funestes l'une à l'autre, elles sont incapables de cohabiter, d'élaborer en commun un mensonge salutaire, une fiction d'envergure.

Tant qu'on se porte bien, on n'existe pas. Plus exactement : on ne sait pas qu'on existe.

Ce que nous souhaitons dans nos épreuves, c'est que les autres soient aussi malheureux que nous : pas plus, juste autant.
Car il ne faut pas s'y tromper : la seule égalité qui nous importe, la seule aussi dont nous soyons capables, c'est l'égalité dans l'enfer.

L'adage brahmanique est irréfutable : "Chaque fois que l'on se crée un nouveau lien, c'est une douleur de plus qu'on s'enfonce, comme un clou, dans le coeur."...
Une passion est par elle-même un châtiment. Celui qui s'y livre, se crût-il l'homme le plus comblé, expie par l'anxiété son bonheur réel ou imaginé

Le plaisir dont la fonction ne consiste pas à écarter la douleur mais à la "préparer".

E. M. CIORAN, sur la maladie



La haine de soi témoigne d'une illusion capitale.
Parce qu'il se haissait, Tolstoï se figurait qu'il avait cessé de vivre dans le mensonge. Or, à moins de se vouer au renoncement ( ce dont il était incapable ), on ne peut vivre qu'en mentant et en se mentant.
C'est ce qu'il fit d'ailleurs : n'est-ce pas mentir que d'affirmer "en tremblant" qu'on a vaincu la mort et la peur de la mort ?

E. M. CIORAN, la plus ancienne des peurs


Tant que nous sommes dans l'ignorance , les apparences prospèrent et conservent un soupçon d'inviolable qui nous permet de les aimer et de les haïr, d'être aux prises avec elles. Comment nous mesurer avec des fantasmes ?

A l'encontre de l'affirmation du Vedânta, l'âme est naturellement portée à la multiplicité et à la différenciation : elle ne s'épanouit qu'au milieu de simulacres et se flétrit si elle les démasque et s'en détache.
Eveillée, elle se prive de ses pouvoirs, et ne peut ni déclencher ni soutenir le moindre processus créateur...
Quiconque vise à l'efficacité doit faire une disjonction totale entre vivre et mourir, aggraver les couples de contraires, multiplier abusivement les irréductibilités, se prélasser dans l'antinomie, rester en somme à la surface des choses.
Produire "créer", c'est s'interdire la clairvoyance, c'est avoir le courage ou le bonheur de ne pas percevoir le mensonge de la diversité, le caractère trompeur du multiple.
Une oeuvre n'est réalisable que si nous nous aveuglons sur les apparences...

Rien ne stimule autant que de grossir des riens, d'entretenir de fausses oppositions et de démêler des conflits là où il n'y en a pas.
Si on s'y refusait, une stérilité universelle s'ensuivrait.

Avons-nous attenté à nos désirs, brimé et étouffé nos attaches et nos passions ? nous maudirons ceux qui nous y ont encouragé, en premier lieu le sage en nous, notre plus redoutable ennemi, coupable de nous avoir guéri de tout sans nous avoir ôté le regret de rien.


Un jugement "subjectif", partial, mal fondé constitue une source de dynamisme : au niveau de l'acte, le faux seul est chargé de réalité mais quand nous sommes condamnés à une vue "exacte" de nous-mêmes et du monde, à quoi adhérer, et sur quoi se prononcer encore ?...
Maintenant, nul intérêt, nul point d'appui. Le véritable vertige, c'est l'absence de la folie.

L'homme qui se contrôle et se contraint, qui n'est jamais "lui-même".

Pénible autant que nécessaire, la colère nous empêche de tomber en proie à des obsessions et nous épargne le risque de complications sérieuses : c'est une crise de démence qui nous préserve de la démence.

Il est déshonorant, il est ignoble de juger autrui; c'est pourtant ce que tout le monde fait : s'en abstenir reviendrait à se mettre hors l'humanité.

De quoi et de qui parler si les autres ne comptent plus, si personne ne mérite la dignité d'ennemi ?

Ceux qui cèdent à leurs émotions ou à leurs caprices, ceux qui s'emportent à longueur de journée sont à l'abri de troubles graves.
La psychanalyse ne compte qu'auprès des Anglo-Saxons et des Scandinaves, qui ont le malheur d'avoir de la tenue; elle n'intrigue guère les peuples latins.

L'homme qui se contient, qui se domine en toute rencontre, l'homme "distingué" en somme est virtuellement un détraqué.
Il en est de même de quiconque "souffre en silence".
Si nous tenons à un minimum d'équilibre, remettons nous au cri...

... Que la sagesse est si néfaste à celui qui veut se manifester et exercer ses dons. Elle est ce continuel dépouillement dont on n'approche qu'en sabotant ce qu'on possède d'irremplaçable en bien et en mal; elle ne débouche sur rien, elle est l'impasse érigée en discipline.
A l'extase, qui excuse et rachète les religions dans leur ensemble, qu'a-t-elle à opposer ? Un système de capitulations : la retenue...


Un élément de bonheur entre indéniablement dans toute volte-face; on y puise même un surcroît de vigueur : le reniement "rajeunit".
Notre force se mesurant à la somme des croyances que nous avons abjurées, chacun de nous devrait conclure sa carrière en déserteur de toutes les causes.

Elle n'est nullement confortable la condition de celui qui, après avoir demandé à la sagesse de le délivrer de lui-même et du monde, en vient à l'exécrer, à ne voir en elle qu'une entrave de plus.

E. M. CIORAN, les dangers de la sagesse


Toute forme d'analyse étant une profanation, il est indécent de s'y adonner.
A mesure que, pour les remuer, nous descendons dans nos secrets, nous passons de l'embarras au malaise et du malaise à l'horreur.
La connaissance de soi se paye toujours trop cher. Comme d'ailleurs la connaissance tout court.
Quand l'homme en aura atteint le fond, il ne daignera plus vivre.
Dans un univers "expliqué", rien n'aurait encore un sens, si ce n'est la folie.

On ne peut se croire libre quand on se retrouve toujours avec soi, devant soi, devant "le même".

Vouloir signifie se maintenir à tout prix dans un état d'exaspération et de fièvre. L'effort est épuisant et il n'est pas dit que l'homme puisse le soutenir toujours.
Croire qu'il lui appartient de dépasser sa condition et de s'orienter vers celle de surhomme, c'est oublier qu'il a du mal à tenir le coup "en tant qu'homme", et qu'il n'y parvient qu'à force de tendre sa volonté , son ressort, au maximum.
Or, la volonté, qui contient un principe suspect et même funeste, se retourne contre ceux qui en abusent.
Il n'est pas naturel de vouloir ou, plus exactement, il faudrait vouloir juste assez pour vivre; dès qu'on veut en deçà ou au delà, on se détraque et on dégringole tôt ou tard.
Si le manque de volonté est une maladie, la volonté elle-même en est une autre, pire encore : c'est d'elle, de ses excès, bien plus que de ses défaillances, que dérivent toutes les infortunes de l'homme.
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